L'alégorie du bon gouvernement est fresque faisant partie d'une série peinte par d'Ambrogio Lorenzetti et placées sur les murs de la Sala dei Nove (la salle des Neuf) ou Sala della Pace (salle de la Paix) du Palazzo Pubblico de Sienne

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mercredi, 25 janvier 2017 00:00

Pier Paolo Pasolini. D’ici ou d’ailleurs : une réflexion sur l’Autre

Appel à communications

 

Journée d’Études

Université de Strasbourg

Mardi, 7 mars 2017

 

Pier Paolo Pasolini. D’ici ou d’ailleurs : une réflexion sur l’Autre

 

Comité d'organisation

Anna Frabetti (CHER)

Raphaël Szöllösy (ACRA)

Benjamin Thomas (ACCRA)

Patrick Werly (Configurations littéraires)

Francesco D’Antonio (CHER)

 

 

 

« Je voudrais me jeter sur les autres, me transfigurer, vivre pour eux. »

Pier Paolo Pasolini, Extrait de ses Cahiers rouges[1].

 

Nous ne comptons plus les fois où, de façon générale, le champ lexical de la provocation ou du soufre, de la violence ou du scabreux, de la douleur ou de la cruauté, fut employé pour décrire la figure comme l’œuvre de Pier Paolo Pasolini. Pourtant, nous trouvons au sein de sa pensée, de ses mots et de ses images, l'expression d'une puissante bienveillance, voire d'un profond amour, sans que ne s’efface la vérité de sa rage ou la vigueur de sa mélancolie.

L'article des lucioles, où Pasolini déplorait la perte des cultures traditionnelles à l'ère du « nouveau fascisme » de la « société de consommation » entraîne selon ses termes un réel « génocide ». Il y adresse au lecteur cette lamentation : « Moi, malheureusement, je l'aimais ce peuple italien (…) C'était un amour réel, enraciné dans mon caractère »[2].

Mais ne pourrions-nous pas considérer cette affection désespérée – vive inquiétude quant à l'extinction des peuples – en tant que symptôme d'une réflexion portée plus amplement sur la notion d'altérité ?En témoignent les propos d'Alain Naze : « À l’image des formes dialectales et des accents régionaux éradiqués sous les coups de boutoir de la langue italienne standard des médias, les corps pauvres auraient cédé la place à des corps homologués, signifiant donc la disparition de l’altérité elle-même »[3]. Dès lors, nous serions bien en mesure de lire et voir l’œuvre de Pasolini au prisme de cette attention portée à l'autre. Nous laissons ici ouverte la définition de l’altérité : pas seulement le fait de l’existence d’autrui, mais tout le champ ouvert par ce qui ne relève pas de moi ni du même. L’altérité vaut donc comme un pôle qui oblige à une ascèse, à sortir d’une image, d’une représentation pour aller au réel.

Cette attention serait potentiellement celle qui guiderait ses Lettres luthériennes (1976), conçues comme un petit traité pédagogique à l'intention d'un destinataire imaginaire portant le nom de Gennariello, dépeint très précisément par l'auteur[4]. Nous pourrions également y voir une caractéristique de ce regard posé sur les marges du monde que Pasolini habite : cette manière, par exemple, de représenter Rome du point de vue des faubourgs et de ceux qui y vivent, que ce soit encore une fois dans des « scènes » écrites (songeons à celles qui se déroulent dans les espaces embourbés d'Une vie violente, publié pour la première fois en 1959) comme dans des scènes filmées au sein des périphéries urbaines ou des borgate (la multitude de celles qui forment Accattone (1961), Mamma Roma (1962) ou La Ricotta, réalisé en 1963). Tous les regards de ceux qui proviennent des territoires de l'ailleurs seraient peut-être à inscrire dans la même démarche. En témoigneraient ces visages de Tanzanie ou d'Ouganda captés par la caméra dans Carnets de notes pour une Orestie africaine (1969), ceux des danseurs ou des musiciens marocains qui surgissent dans Œdipe Roi (1967), œuvre carnavalesque, disparate et bariolée s'il en est, ou encore ceux des êtres habitant la capitale du Yémen, dont la mémoire est défendue avec conviction dans Les Murs de Sanaa (1971).

De fait, se dégage dans l'ensemble du corpus de Pier Paolo Pasolini, qu'il soit cinématographique, poétique ou littéraire, la question de l'altérité. Quel autre est présent dans l’œuvre pasolinienne ? De quelle manière est-il représenté, figuré, énoncé ? Quelle vision de l'altérité en tant que notion s'en dégage ? S'il y a un autre tant aimé par lui, n'y aurait-il pas aussi un autre haï, à l'autre pôle de sa pensée ? Quel point de vue politique cet ou ces autres soutiennent-ils ? L'autre est-il également à considérer chez Pasolini dans le sens d'une alternative à l'organisation du monde ? Comme un « espace-autre » à arpenter ? Comment cela influence-t-il l'agencement des formes esthétiques déployées ? Peut-on comparer la démarche pasolinienne à une autre ?

Toutefois nous ne souhaiterions pas restreindre le champ de réflexion à la représentation de l’altérité, à sa thématisation, mais poser également la question de l’autre ou de l’altérité du point de vue de l’adresse, du Tu auquel s’adresse l’œuvre. Car sur ce plan aussi, la question est loin d’être simple et la possibilité de l’adresse ne va pas toujours de soi : l’écriture, qu’elle soit littéraire ou cinématographique, s’adresse-t-elle à un autre dans un dialogue intérieur ? Et qu’en est-il du Tu de la réception, question délicate chez Pasolini ? Les ragazzi des borgate, par exemple, figures d’une altérité dont il poursuivra ensuite la recherche dans un monde archaïque ou dans ce qu’on nommait alors le « Tiers-Monde », pouvait-il espérer les toucher par son discours ? Et sinon, quel effet visait-t-il en les représentant : connaissance, reconnaissance, amour, gratitude, forage de sa propre conscience ?

 

Les propositions de communication, qui n’excéderont pas 5000 signes, accompagnées d'une courte bio-bibliographie sont à envoyer avant le 7 février aux adresses suivantes : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser., Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 



[1]     Pier Paolo Pasolini cité par Jean Duflot dans Pasolini, Mort ou vif, Éditions À plus d'un titre, Collection les Merles Moqueurs, La Curiaz, 2013, p. 117.

[2]     Pier Paolo Pasolini, « L'article des lucioles », daté du 1er février 1975, publié dans Écrits corsaires, traduit par Philippe Guilhon, Flammarion, Paris, 1976, p. 185.

[3]     Alain Naze, Portrait de Pier Paolo Pasolini en Chiffonnier de l'Histoire, Temps, récit et transmission, Volume 2, L'Harmattan, Paris, 2011, p. 18.

[4]     Ainsi Pier Paolo Pasolini dresse-t-il le portrait de ce garçon « miraculeux » et fantasmé : « Tout d'abord, tu es et tu dois être charmant. Peut-être pas d'une manière conventionnelle. Il se peut même que tu sois un peu menu, voire un peu chétif, que tu aies déjà dans les traits de ton visage cette marque qui plus tard, quand tu auras pris de de l'âge, fera de toi, fatalement, un masque (…) Tout cela (tout ce qui concerne ton corps, cela doit être bien clair) n'a, dans ton cas, aucun objectif pratique et intéressé : c'est une pure exigence esthétique, quelque chose en plus, qui me fait me sentir à mon aise. » dans Lettres luthériennes, Petit traité pédagogique, traduit de l'italien par Anne Rocchi Pullberg, Éditions du Seuil, Paris, 2000, p. 23.

Lu 680 fois Dernière modification le mercredi, 22 février 2017 19:01