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mardi, 16 juin 2015 00:00

Florence, berceau de la Renaissance

Théa Picquet, Florence, berceau de la Renaissance, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2015, 170 p.

Manuel d'histoire indispensable, consacré à la ville de Florence, creuset de la Renaissance, marquée notamment par la floraison des arts figuratifs et des belles lettres, par la redécouverte des textes et de la pensée antiques, par la philosophie néo-platonicienne, l'ouvrage rédigé par Théa Picquet, professeur de littérature et de civilisation italiennes de la Renaissance à l'Université d'Aix-Marseille, se propose d'appréhender, en sept chapitres (première partie, p. 9-79), suivis d'une riche anthologie de textes en langue italienne (deuxième partie, p. 89-167), la spectaculaire histoire florentine considérée dans la longue durée (entre le XIIIe et le XVIe siècle), sous des angles différents mais complémentaires (société, politique, économie, culture, littérature, arts) et selon des échelles de valeur variables, prenant en compte le contexte local et régional (les acteurs de la politique, de la société, de l'économie, des arts, de l'humanisme, de la philosophie), ainsi que le contexte international, dominé en Europe par l'empereur et le pape.

A ces deux autorités majeures s'ajoutent celles qui émergent et prennent une importance croissante en Italie : les villes qui connaissent un développement économique exceptionnel, les feudataires étant supplantés par l'émergence de villes libres qui revendiquent et défendent leur indépendance face à l'empereur et au pape, même si une telle volonté ne peut se réaliser sans la préalable conclusion de ligues comme c'est le cas entre Florence, Milan ou Plaisance. Cette dualité, où les villes savent profiter de la présence de l'une des deux prestigieuses autorités sur le sol italien, se retrouve à Florence selon des modalités fondées sur les origines de la cité, origines à la fois mythiques et historiques qui construisent son identité. Dès le XIVe siècle se diffusent en effet dans les écrits florentins (Dante, Compagni, Villani), d'une part, la légende selon laquelle la ville de Florence a été édifiée par les Romains, Florentia provenant selon eux du nom du noble consul Florinius, une cité qui prospéra jusqu'à sa destruction par Attila, puis connut un nouvel essor sous Charlemagne ; de l'autre, ses origines étrusques qui semblent confirmées au XVIe siècle par la découverte de ruines, une cité qui fut une colonie militaire romaine vers 50 av. J.-C. Entre réalité historique et mythe des origines, la ville de Florence, notamment, réinvente un passé le plus souvent illustre qui tend à affirmer sa puissance présente. L'humanisme n'est pas étranger à un tel discours, ni les arts figuratifs, qui font de la cité de l'Arno le creuset de la Renaissance, avant que ne se distinguent d'autres grands centres urbains tels que Rome, Milan et Venise.Les luttes opposant les groupes dirigeants des villes italiennes, divisées entre le parti des guelfes (du nom des nobles Welf soutenus par la papauté) et celui des gibelins (les nobles Hohenstaufen bénéficiant du soutien de villes de l'Italie septentrionale et de celles qui sont en rivalité avec Florence), dont rend également compte Dante lorsqu'il traite de Farinata degli Uberti, n'épargnent pas la cité de l'Arno qui est guelfe à l'instar de la Sicile. Un tel antagonisme a d'abord caractérisé les Welf et les Hohenstaufen eux-mêmes qui aspirent tous deux au trône impérial, ces divergences ayant ensuite impliqué l'Italie, puisque Rome est la capitale de l'empire et le lieu où se fait couronner l'empereur. Ces conflits se réalisent donc dans l'espace florentin, entre familles rivales, opposées non seulement sur le plan commercial et bancaire, mais aussi sur le plan de la conception du monde et de la philosophie politique. Ainsi les gibelins (composés des nobles et des vassaux de l'empire) se montrent favorables au pouvoir temporel de l'empereur, alors que les guelfes (groupes bourgeois), ayant des intérêts économiques et financiers importants à Rome, acceptent qu'une telle autorité soit attribuée au souverain pontife. Les différends sont marqués par une continuelle alternance politique due à la présence ou à l'absence de l'empereur : lorsque celui-ci est présent en Italie, les gibelins ont la mainmise sur les affaires de la Cité, mais, une fois absent, ce sont les guelfes qui récupèrent la gestion de la vie citadine, une alternance qui caractérise Florence dans la seconde moitié du XIIIe siècle, période au cours de laquelle s'impose une bourgeoisie d'affaires aux dépens des nobles, un primo popolo étant ainsi créé en 1250, à la tête duquel figurent un capitaine et douze Buonuomini, chargés de défendre les intérêts des groupes bourgeois ; en 1282, apparaît le secondo popolo qui introduit les corporations, composées des bourgeois et des artisans, représentées par les Prieurs, au nombre de six, choisis parmi les hommes d'affaires ou les artisans ; en 1293, les magnati (nobles, vieilles familles bourgeoises) sont évincés au profit des groupes bourgeois les plus dynamiques, notamment grâce à des ordonnances de justice qui empêchent les magnati, soumis à un sévère contrôle politique, de participer aux affaires de la cité, quoique cette mesure soit atténuée en 1294, certaines de ces familles ayant obtenu l'autorisation de prendre part à la vie politique à condition d'être inscrites à une corporation. Composée d'une centaine de familles (banquiers, industriels de la laine et de la soie, marchands) qui ont pris le soin d'éliminer du pouvoir la plebe et les Arti minori (petits artisans), une oligarchie d'hommes d'affaires gouverne la cité de l'Arno dès le XIVe siècle et parvient à éviter la mise en place d'un régime seigneurial, tenu à Florence pour tyrannique. Un tel cadre politique est accompagné de la culture qui fleurit et marque la vie florentine : découverte des Grecs et des Arabes, nouvelle conception du monde, développement du système universitaire, place importante détenue par le savant dans la société et la Cité, rôle essentiel assumé par le livre, nouvelles méthodes d'enseignements, rapprochement de la culture antique et de la culture contemporaine, valorisation des idéaux républicains contre la tyrannie personnifiée par les Visconti de Milan, liens établis entre les humanistes et la vie politique, insertion des humanistes dans les familles des marchands, savoir humaniste au service des bourgeois, pédagogie et attention prêtée à la formation, ainsi qu'à l'enfance, rivalités entre savants et monde de l'Eglise, auteurs (Aristote, Averroès) critiqués, thomisme d'abord combattu puis défendu au point de devenir la philosophie officielle de l'Eglise, tout concourt finalement à l'émergence d'un renouveau intellectuel et artistique exceptionnel qui trouve son expression dans l'humanisme et la Renaissance à Florence. Entre 1434 et 1494, la cité de l'Arno, qui est une république mais de type médicéen sous Côme l'Ancien dès 1434 - à la fois mécène et promoteur de l'art florentin en Italie -, connaît la période la plus prestigieuse de son histoire intellectuelle et artistique ; puis, le régime retrouve une configuration républicaine (sans le pouvoir personnalisé des Médicis ...) à partir de la fuite de Pierre II en 1494, connaît les instabilités sociales et politiques dues aux guerres d'Italie, ainsi qu'aux conflits internes ("régime" de Savonarole de 1494 à 1498, république dirigée par Piero Soderini de 1498 à 1512, retour des Médicis à l'automne 1512 et fuite de Piero Soderini ...) qui s'étendent de 1494 à 1530, jusqu'à ce que l'empereur Charles Quint intervienne en faveur des Médicis, mais la République est perdue à jamais : les Médicis ne partagent plus le pouvoir avec leurs pairs, comme au XVe siècle, mais le détiennent seuls et sont élevés au rang de duc, puis de Grand-duc de Toscane. Composant la deuxième partie du manuel, l'anthologie contient des textes importants sur la vie florentine dès le XIIIe siècle dus à des auteurs le plus souvent fameux : ceux de Giovanni Villani (1276-1348) et de Dino Compagni (env. 1255-1324) consacrés aux origines de la cité de l'Arno et aux divisions créées par les guelfes et les gibelins ; de Lorenzo Ghiberti (1378-1455), célèbre orfèvre, architecte et sculpteur, auteur de la deuxième porte du Baptistère de Florence, réalisée en 1403-1424 ; de Giovanni di Pagolo Morelli (1371-1444), qui fut membre de la corporation de la laine, prieur en 1427 et Gonfalonier de justice en 1441 ; d'Alessandra Macinghi Strozzi (1407-1471), épouse de Matteo Strozzi qui fut exilé par Côme de Médicis lorsque celui-ci revint à Florence en 1434 ; de Leon Battista Alberti (1404-1472), humaniste, architecte et mathématicien, entré au service des papes Eugène IV et Nicolas V, et en contact avec les artistes de la cour des Médicis ; de Léonard de Vinci (1452-1519), ingénieur, architecte, peintre, sculpteur et théoricien, qui s'interrogea notamment sur la science authentique qu'il opposa à la science traditionnelle ; de Jérôme Savonarole (1452-1498), fougueux prédicateur dominicain, né à Ferrare, qui parvint à gagner la faveur des Florentins lorsqu'il devint en 1491 prieur du couvent de saint Marc à Florence ; de Lucrezia Tornabuoni (1425-1485), poétesse et épistolière, épouse de Pierre de Médicis et mère de Laurent le Magnifique, qui joua un rôle important à la cour de son fils et encouragea le poète Luigi Pulci à écrire Morgante ; de Laurent de Médicis (1449-1492), homme politique, mécène et poète ; d'Ange Politien (1454-1494), éminent helléniste et poète, précepteur des enfants de Laurent le Magnifique et professeur d'éloquence grecque et latine à l'Université de Florence ; de Luigi Pulci (1432-1484), poète qui sollicita, en vain, la faveur des Médicis et se mit finalement au service du condottiere Roberto Sanseverino en 1473 ; de Nicolas Machiavel (1469-1527), secrétaire de la seconde Chancellerie de la République dès 1498, impliqué dans un complot anti-médicéen, qui écrivit durant son exil à San Casciano Le Prince (1513), les Istorie fiorentine, rédigées avant décembre 1522 (quatre premiers livres) et terminées en mars 1522 (les quatre derniers), et d'autres ouvrages célèbres ; de François Guichardin (1483-1540), homme politique, avocat, historien, auteur des Considerazioni sui Discorsi del Machiavelli sopra la prima deca di Tito Livio (rédigées en 1530), des Ricordi (1512-1530), des Storie fiorentine, commencées en 1508 mais inachevées, de la Storia d'Italia, écrite en 1535 et publiée à titre posthume en 1561 ; de Benvenuto Cellini (1500-1571), artiste et écrivain, auteur de la Vita, une autobiographie dont l'écriture commença en 1558 ; de Giorgio Vasari (1511-1574), peintre, architecte, écrivain, protégé des Médicis, premier historien de l'art, auteur des Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architetti, d'abord publiées en 1550, puis augmentées et rééditées en 1568 ; et, finalement, d'Anton Francesco Grazzini, dit Il Lasca (1503-1584), poète et écrivain, qui fonda en 1582 l'Accademia de La Crusca, auteur de nouvelles Le Cene, dont l'écriture débuta sans doute en 1540.Précieux manuel d'histoire, synthèse présentée avec sobriété, clarté et précision, destiné aussi bien aux étudiants de licence et de master qu'aux passionnés d'histoire italienne, l'ouvrage de Théa Picquet remet en lumière l'inestimable splendeur artistique, intellectuelle et politique que la République de Florence a connue entre le XIIIe et le XVIe siècle, malgré les nombreuses incertitudes liées aux conflits et aux guerres (notamment dès la "descente" de Charles VIII en Italie en 1494). Les années 1434-1494 ont été caractérisées par la brillante politique culturelle des Médicis, d'abord par celle conduite par Côme l'Ancien, véritable promoteur de l'art florentin, dont témoigne, au milieu du XVIe siècle, Giorgio Vasari, le premier historien de l'art. Les textes figurant dans l'anthologie, en langue italienne, aident à cerner les passions, les sujets de réflexion, les préoccupations, les inquiétudes des dix-sept auteurs florentins choisis, qu'ils aient été artistes, architectes, poètes, écrivains ou hommes politiques ; qu'ils aient été amenés à pratiquer ou, plus simplement, à s'interroger sur l'activité politique, à comprendre le passé et à le (re-)définir, à justifier des décisions prises, à préconiser des valeurs humanistes, à protéger ses proches, à commenter son existence au nom de la vérité. Leurs propos, leurs difficultés, leurs justifications, leurs espoirs, leurs ambitions ne sont-ils pas ceux de notre temps ?

Lucien Faggion

Lu 1677 fois Dernière modification le mardi, 16 juin 2015 09:39